Se moquer de la décision de la république fédérale allemande, qui a fait le choix de fixer un échéancier de sa sortie du nucléaire civil, serait une grave erreur. 4eme économie mondiale, puissance industrielle reconnue en particulier en mécanique et en électromécanique, l’Allemagne anticipe, de mon point de vue, la prochaine transition énergétique qui touchera prochainement l’ensemble de la planète. Avec ses atouts industriels, je suis convaincu qu’elle compte bien prendre le leadership de l’équipement énergétique nécessaire à la nouvelle donne. Car l’Allemagne peut s’appuyer sur la force de frappe de son industrie qui recycle plus de 70% de ses profits en investissement. Son pari n’est pas seulement écologiste au sens politicien du terme. Il est donc aussi industriel. Et dans les toutes prochaines années, je suis persuadé que nous leur achèterons des éoliennes de toutes tailles, de l’électroménager intelligent, des véhicules et les équipements industriels économes. Ainsi, pour répondre à son objectif, l’Allemagne n’a pas d’autres choix que d’organiser sa filière industrielle en faveur des énergies renouvelables ; en utilisant, bien évidemment, le nucléaire français pour assurer la transition.
La démarche Allemande, précédée en Europe par celle de la Suisse et de celle de l’Espagne plus discrète, est donc avant tout l’aboutissement d’une évidence. Est-il nécessaire de rappeler que l’énergie que nous tentons de maîtriser, subit des cycles structurels qui s’accélèrent. Il a fallu 500 000 ans à l’Homme pour domestiquer le feu ; quelques centaines d’années pour maîtriser la thermodynamique et l’électricité ; une vingtaine d’années seulement pour maîtriser la production issue d’une chaudière nucléaire. Quoi qu’on fasse, à l’instar du pétrole, du charbon ou du gaz, la production d’électricité nucléaire n’échappera pas à la règle : Toute technologie de production d’énergie reste éphémère au regard de l’échelle humaine.
La question qui se pose à nous n’est donc pas « pour ou contre la sortie du nucléaire ». La question est quand ? Et, bien évidemment, comment ?
Ces questions sont d’autant plus sensibles en France avec la prédominance du nucléaire dans son bouquet énergétique. La France a déjà vécu sa sortie du charbon avec les effets que nous avons connus. Il serait donc économiquement et socialement criminel pour les 200 000 salariés du secteur, de ne pas anticiper le prochain cycle énergétique qui nous pend au nez. Et compte tenu des récents évènements, y compris géopolitiques, je suis désormais convaincu que ce n’est plus à nos petits enfants à résoudre le problème mais bien à nos propres enfants, avec notre appui.
Parler de transition énergétique ce n’est bien évidemment pas épouser les thèses de la décroissance qui ne peuvent qu’amplifier la misère ou les inégalités. Réfléchir à une transition énergétique, c’est tout simplement s’inscrire dans le cycle historique du progrès technologique.
Et dans la nôtre, le nucléaire français a bien entendu toujours ses atouts. En particulier, la sûreté de nos installations basée sur une filière industrielle mature et sur le professionnalisme des exploitants. Il y a sans doute encore beaucoup de progrès à faire et j’espère que les « stress tests », que vont subir nos centrales, les identifieront et que nous ne seront pas trop timorés sur les dépenses d’adaptation à réaliser.
Mais l’énergie nucléaire conventionnelle a, à mes yeux, quelques inconvénients qu’il faut aussi savoir reconnaître. Des risques désormais établis dans l’archipel nippon avec sa particularité et que personne (y compris moi même) ne peut sérieusement écarter en France. Mais pour moi, le principal risque est ailleurs. J’estime que le legs des tonnes de déchets, dont le stockage aussi sérieux soit-il, ne sera pas à l’abri sur le prochain millénaire d’une « défaillance humaine », ou de la folie guerrière des hommes. Certes, la science pourra offrir des réponses dans le siècle prochain. Mais je ne suis pas persuadé que les finances suivront pour traiter définitivement un sujet dont la rentabilité restera à démontrer à nos banques.
Alors, avant de « sortir définitivement du nucléaire » qui va sans doute devenir un marqueur politique dans les prochains mois, il faut d’abord « sortir définitivement » d’un affrontement stérile entre les ultras et les antis qui n’amuse plus qu’eux-mêmes. Nous avons à régler un problème majeur qui est la sûreté d’alimentation énergétique de nos concitoyens et de notre économie pour assurer un avenir soutenable à nos enfants. Je rappellerais sans cesse que sans énergie, c’est la mort prématurée assurée de notre civilisation: deux milliards d’êtres humains en sont dépourvus encore aujourd’hui avec les conséquences que nous connaissons. Mais je rappellerais aussi que notre planète est un univers fini qu’il convient de protéger.
Alors, je ne sais pas si il faut se fixer 2040, 2050 ou 2060 comme objectif pour notre pays. Je ne sais pas s’il faut sortir « définitivement », car je crois à la science pour apporter de nouvelles solutions. Ce que je sais, c’est qu’au siècle dernier nous sommes passés de Chinon A aux premiers REP en moins de 20 ans. Ce que je pense, c’est qu’avec nos 80 %, nous devons nous inscrire dans une perspective réaliste, forcément un peu différente de nos amis allemands. Nous devons absolument penser rapidement et démocratiquement à notre transition énergétique, ne serait-ce que pour, la partager et la financer tout en assurant la sécurité d’approvisionnement. Et il y en a sans doute pour plusieurs décennies pour ne pas mettre « tous nos œufs dans le même panier », objectif auquel j’adhère plutôt.
Cette sécurité d’alimentation n’est pas que l’affaire des producteurs qui ne peuvent que diversifier les sources de production. Nous devons aussi préparer les réseaux de demain qui non seulement achemineront l’énergie sans contrainte dans toute l’Europe pour adoucir l’intermittence des ENR – qui ont visiblement le vent en poupe dans la prochaine transition- et qui transmettront l’intelligence d’une consommation raisonnée. Nous devons imaginer et produire les nouveaux modes de chauffage en diversifiant les sources, ainsi que les produits de consommation blancs ou bruns économes qui vont remplacer nos réfrigérateurs ou nos décodeurs énergétivores.
Enfin, face à l’augmentation inéluctable des prix de l’énergie, nous devons organiser les services autour de l’énergie pour adoucir les factures de nos concitoyens. C’est un élément essentiel du dispositif. Car l’efficacité énergétique n’est pas seulement une obligation morale ; c’est bien la réduction des volumes qui remplira le triple rôle d’atténuer les factures, de limiter les impacts environnementaux ou d'éviter des investissements inutiles. Bref, y aura du boulot pour tout le monde et pour toutes les intelligences! Je pense ainsi que cette transition n’est pas une désagréable contrainte, mais bien une réelle opportunité.
Profiter de notre compétitivité pour construire l’avenir devient donc une évidence. Et c’est ce rôle que l’on doit confier à notre nucléaire conventionnel. Il va falloir cesser de jouer à la marchande et mettre toute notre énergie et ses fruits pour être au rendez-vous, comme l’ont fait nos ainés dans les années 70. N’oublions jamais que c’est bien le caractère public d’EDF qui a permis de grandes choses. Comme en 46, pour l’électrification du pays, comme en 70 pour l’avènement du nucléaire, notre filière industrielle publique désormais composée principalement d’AREVA et d’EDF a les moyens de répondre aux enjeux. Il faut simplement l’organiser et l’accompagner avec une « Task force » de l’État. Car face aux agitations du Monde, il est sans doute souhaitable que l’énergie soit traitée comme une fonction régalienne.
On n’attend donc plus que le signal politique à l’instar de celui d’Angela Merkel pour mobiliser les énergies dans la durée. En France, le dernier date … du Général de Gaulle…
Enfin, le slogan des années 70 «En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées ! » reste dans nos mémoires mais n’a visiblement pas tenu toutes ses promesses. Il faut sans doute l’adapter 40 ans après : Avec « En France, on a du nucléaire, mais on a aussi des idées ! » : au moins les idées se reposeront sur une base énergétique un peu plus solide…
