On appelle cela « les marronniers ». Chaque année, à la même période, de nombreuses voix s’élèvent pour s’interroger sur le confort que voudra bien nous accorder l’électricité cet hiver.
L’année dernière, c’était l'interrogation autour des conséquences du phénomène "El Niño" dans la zone pacifique équatoriale qui poussaient à un long hiver vigoureux en Europe. L’année précédente, c’était la disponibilité des centrales françaises mise à mal par les grévistes d’EDF qui interrogeait… Cette année, c’est la décision allemande qui est pointée du doigt… Je vous donne donc rendez-vous l’année prochaine pour une autre frayeur !
Ainsi, il est toujours étonnant de constater qu’on n’attend même plus que les vrais professionnels causent sur ces questions légitimes avant d’allumer le feu. De plus, la moindre réserve de leur part, générée par honnêteté intellectuelle, sera assurément instrumentalisée pour accréditer la parole de ceux qui prétendent avoir le scoop. In fine, le doute sera quand même installé par la primeur du sensationnalisme qui s’appuie sur le sentiment le plus largement répandu aujourd’hui : la peur !
Pour autant, ici, on reste optimiste malgré l’adversité. Car nous pensons que la seule vertu de ce buzz alimenté à l'envi par certaines officines pour des intérêts bien compris, permettra d’installer dans la tête du plus grand nombre, l’idée qu’alimenter en électricité l’ensemble de nos concitoyens n’est pas aussi évident que cela et qu’il faut des moyens et du jus cérébral pour y parvenir.
Aussi, je prends ici le « risque » d’affirmer que la longue chaine de la sécurité d’alimentation du pays qui va des producteurs aux distributeurs en passant par RTE n’est pas composée que d’abrutis payés à prix d’or pour se tourner les pouces au bord de leur piscine chauffée au tarif agent, en attendant leur affectation à la CCAS, juste avant de prendre leur retraite à 50 ans.
Oui, il y a plus d’une centaine de milliers d’agents et de salariés qui œuvrent, avec intelligence et parfois dans des conditions difficiles, pour qu’à chaque instant, la lumière puisse s’allumer au fin fond du pays. Alors quels que soient les aléas ou les choix retenus, les Français peuvent compter sur le Service public avec ses valeurs fondamentales que sont la neutralité, la continuité et l’adaptabilité.
A l’heure où le Gouvernement présente la facture de la crise financière pour préserver son AAA, l’Union Française de l’Electricité (UFE), qui représente les employeurs du secteur au sein de la branche des industries électriques et gazières, a sorti un document des plus intéressants pour le débat public actuel sur le futur mix énergétique français pour 2030. L’UFE présente ici trois scénarii de mix (70, 50 et 20% de nucléaire). Mais rien que le fait que l’UFE ne prenne pas position sur ces scénarii est une information à part entière... Quoi que sur le 20% de nucléaire…
Bien évidemment, les scénarii proposés sont accompagnés d’hypothèses des plus prudentes, en particulier sur une technologie de
production mature telle que constatée aujourd’hui, sur l’absence d’ouvrages permettant le stockage d’électricité et sur des politiques publiques en faveur de la MDE qui reste limitées à celles du
Grenelle, en prenant en compte une atteinte de 50% des objectifs. Outre le fait que cela donne de la crédibilité, cela donne aussi du grain à moudre… Tant pis pour le scénario de Négawatt
gentiment
critiqué.
Ainsi ce document insiste sur l’impérieuse nécessité du renforcement du réseau de transport d’électricité dans une évolution en faveur des EnR, brisant enfin une idée encore trop largement répandue. Oui, tout comme ce que l’on observe dans les pays comme l’Allemagne qui compte sur l’avènement de la production renouvelable, il y a une nécessité absolue de construire de nouveaux ouvrages de transport pour assurer la fluidité des échanges d’énergie entre les pays et les régions. Plus d’intermittence dans la production nécessité plus de capacité de transport pour l'amortir. Cela est vrai à nos frontières tout comme à l’intérieur même des pays ne serait ce que pour arriver à mutualiser ces moyens de production qui sont parfois au chômage technique en Allemagne, ou qu’ils atteignent des records comme observés ce WE en Espagne avec un mix énergétique composée de 60% de renouvelables en pleine nuit.
Malheureusement, des conclusions trop hâtives vont émerger, à la lecture de ce document. Elles vont tout d’abord se concentrer sur l’impact des prix de l’énergie de chaque scénario ainsi affiché. En effet, si le statu quo nucléaire à 70% pousse une évolution des prix de +33%, les deux autres scénarii affichent qu’en à eux respectivement + 50 et +70% d’augmentation des prix du kWh sur 20 ans. Je suis prèt à parier que les pro-nucléaires s’appuieront sur les gros chiffres et les antis sur des augmentations annuelles et respectives de + 1.45%, + 2%, +2.9%. Ils auront tous raison, sauf que la symbolique du paquet cadeau est différente…
Ici, ce qui nous intéresse, c’est le champ des possibles. Ce document confirme une augmentation massive des prix de l’énergie quelque soit la stratégie retenue et c’est sans doute aussi une des informations principales. Pour ne pas tuer une croissance fragile, il sera donc nécessaire de limiter ces hausses dans le budget des ménages et entreprises, quelque soit le scénario retenu. Cela nécessitera de :
· Renforcer l’efficacité du Grenelle par une tarification adaptée pour qu’un signal économique suffisamment puissant génère les investissements en la matière (ce que nous avions présenté devant la Commission Champsaur, il y a presque 3 ans, déjà…).Cela reste le meilleur outil pour réduire les émissions de CO2 ;
· Lancer un vaste plan de recherche sur le stockage d’énergie pour augmenter le rendement des énergies intermittentes qui de toute façon seront appelées à augmenter dans le mix ; Le document le dit très bien et prouve ici l’impérieuse nécessité de s’y lancer. On trouve ici aussi une façon d’atténuer les émissions de CO2 ;
· En attendant, étudier sérieusement et rapidement l’association CCG et stockage d’énergie, par exemple les CAES (Compressed air energy storage), qui commencent à être développer ici ou là, ne serait-ce que pour trouver une autre source d’amortissement des CCG (là, c’est ici qu’on le dit)
Par ailleurs, une étude prospective sur l’emploi et la croissance est également nécessaire (ce que ne fait pas l’étude de l’UFE) que cela soit dans le secteur concerné ou plus largement ; En effet les divers "mouvements" que l’on observe en Europe, arrêt du nucléaire ou pas, prouvent qu’il est grand temps de se pencher en terme de prospective sur les emplois de demain, ne serait-ce que pour préparer les filières d’enseignement et le redéploiement des compétences. Ceci est d’autant plus sensible à l’heure de l’allongement des carrières sauf à transformer les « jeunes retraités » en « vieux chômeurs »…
Enfin, ce document pose clairement le problème de financement des investissements en France (de 320 à 430 milliards d’euros jusqu’en 2030). Ce mur n’est que la partie émergée de ce qui nous attend (1300 milliards au total pour les quinze prochaines années en Europe, approchant l’endettement de la France).
La création d’une Banque européenne des infrastructures d’intérêt général évoquée dans le précédent article de ce site internet se pose donc très sérieusement pour ne pas hypothéquer l’avenir qui ne s’arrête bien évidemment pas à 2030 !